En faisant un peu de tri, je suis retombé sur une feuille que nous avait distribuée Augustin Berque
(géographe d'origine, et un des meilleurs connaisseurs de la société japonaise) lors de son intervention en cours d'aspects du Japon contemporain, l'an dernier. Je vous retranscris telle quelle la chose. Que dire!? C'est... savant...
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SHIZEN TO IU BUNKA NO SHATEI
(LA PORTEE DE LA CULTURE COMME NATURE)
Colloque, Université de Kyôto, 2 décembre 2002
Argument d'Augustin Berque
L'essentiel de ma conception du rapport nature/culture est exposé dans mon ouvrage Ecoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Paris, Belin, 2000 (traduction, par Nakayama Gen : Fûdogaku josetsu. Bunka wo futatabi shizen, shizen wo futatabi bunka ni, Tôkyô, Chikuma Shobô, 2002). Il s'agit d'une ontologie de l'écoumène, entendue comme la relation de l'humanité à l'étendue terrestre. L'écoumène (le fûdo général) est l'ensemble des milieux humains (les fûdo particuliers), i.e. de la relation des sociétés à leur environnement.
En référence aux concepts de topos dans la Physique d'Aristote et de chôra dans le Timée de Platon, mon idée de base est que l'être de l'humain (ningen no sonzai) ne se borne pas au topos moderne "corps individuel : personne individuelle", mais s'étend dans la chôra d'un milieu commun, lequel combine nos systèmes techniques et symboliques aux écosystèmes.
En référence aux concepts d'Ausser-sich-sein chez Heidegger et de fûdosei chez Watsuji, je pense que l'existence humaine (ningen sonzai) est extension vers l'extérieur. La médiance (traduisant fûdosei ; du latin medietas : moitié), en particulier, signifie pour moi que l'être est pour "moitié" constitué par un corps individuel (physiologique) et pour "moitié" par un milieu (éco-techno-symbolique).
En référence à Leroi-Gourhan et à Merleau-Ponty, je conçois la corporéité (shintasei) comme synthèse d'un corps et d'un milieu, ce dernier pouvant être considéré comme un corps médial (fûbutsu shintai), prolongement indissociable du corps animal (dôbutsu shintai) dans l'espèce humaine.
En référence à Nishida, je conçois la mondanité (sekaisei) comme une logique du prédicat ; ce qui veut dire pour moi que notre monde est institué par la manière dont nous sentons, disons, pensons et faisons les choses.
En référence à Merleau-Ponty et à Lakoff & Johnson, je pense que notre corps vivant étant le foyer de cette prédication, il s'agit d'une métaphore très largement inconsciente. Elle s'origine dans la métaphore première par laquelle l'être devenant humain, se dressant les pieds sur la terre et la tête vers le ciel (mouvement dans lequel ont commencé le langage et la technique), a vu pour la première fois l'horizon ; ce qui est en même temps le début de l'écoumène et de l'histoire.
En référence à Heidegger, j'assimile le rapport sujet/prédicat au "litige" (Streit) entre la Terre et le Monde, ce qui est aussi pour moi le rapport Nature/Culture. Le Monde (principe culturel) prédique la Terre (principe naturel), mais la Terre, hupokeimenon universel des mondanités singulières, se retire en elle-même dans le mouvement même qui l'ouvre en un monde : contrairement à la vision nishidienne, le prédicat ne peut engloutir (botsunyû) le sujet. Le Streit créateur, qui engendre l'écoumène et l'histoire, se poursuit indéfiniment.
Cette ontologie est incompatible avec le dualisme moderne, lequel juxtapose une objectivité physique et une subjectivité mentale, celle-ci se projetant unilatéralement sur celle-là. Les choses de l'écoumène ne se réduisent pas à un tel rapport : ni seulement subjectives, ni seulement objectives, elles sont trajectives (tsûtaiteki ; du latin trajectio : traversée, et du japonais kayou : aller et venir).
Cela signifie que notre monde (kosmos) est investi de notre corporéité, tandis que notre corps (sôma est investi de notre mondanité : il y a cosmisation du corps par la technique, et somatisation du monde par le symbole. Cette cosmisation/somatisation est la trajection qui fonde notre médiance.
Je résume ces vues à l'aide des formules suivantes, dans lesquelles S = sujet, P = prédicat, R = le Réel (absolu), r = la réalité (relative) :
• La nature (: Terre : substance : base : sujet) est S. La culture (: Monde : néant : Vide : ciel : prédicat) est P.
• L'écoumène (spatialité) et l'histoire (temporalité), i.e. la réalité humaine spatio-temporelle r, sont S/P.
• La vision prémoderne, ou mythologique, établit la métaphore S = P.
• La vision moderne rejette cette métaphore. Elle absolutise S comme objet en soi, abolissant le principe même du rapport S/P pour poser que S = R.
• Nishida renverse la vision moderne, en absolutisant P qui devient mukitei : sans base (sans hupokeimenon).
• Le métabasisme postmoderne, p. ex. chez Derrida, est analogue à la vision nishidienne. Dans les deux cas, il s'agit d'une réaction de rejet de la vision moderne ; laquelle, dans son principe, revient à nier r, et tend donc à produire un monde inhumain. Mais on ne peut pas fonder la mondanité sur elle-même : les mondes humains, nés de la métaphore première, ont pour base un hupokeimenon commun : la Terre, ou la nature.
• La médiance peut se formuler comme (S/P)/(P/S), rapport indiquant que la nature de l'humain est d'être à la fois sujet et prédicat de soi-même. Ce rapport se situe lui-même au sein de la nature dans un rapport d'échelle, S étant par la vie, i.e. S/P à un niveau antérieur et plus profond. Au niveau supérieur, la conscience est la prédication de sa propre médiance par l'individu (rapport qui s'esquisse dès les niveaux inférieurs).
• Le rapport trajectif (S/P)/(P/S), créateur de la biosphère, puis de l'écoumène-histoire et de la conscience, se poursuit en chacun d'entre nous dans un rapport d'échelles spatio-temporelles emboîtées dont le fondement ultime est l'origine obscure de l'univers - question sans réponse, sinon mystique.
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Allez, sans rire, qui est arrivé au bout!?